KARATE-DO SHOTOKAI BASEL : site officiel du club de karaté de BASEL - clubeo

Le Centre

5 décembre 2016 - 14:41

Un article de Pierre Wessang

 

Bonjour à tous,
J'ai voudrais partager avec vous quelques idées - centrales - c'est bien le cas de le dire.


LE CENTRE PHYSIQUE

De part ma profession je me suis rendu compte qu'il y avait une analogie intéressante entre la manière de travailler en karaté et les fondations des bâtiments. Prenons pour exemple les pressions sur le sol d'une fondation isolée en béton-armé supportant un poteau dont la charge est de 750 tonnes :
- la surface de fondation est un rectangle ABCD : longueur 6 mètres, largeur 5 mètres
- X-X' est l'axe longitudinal
- Y-Y' est l'axe transversal
- le poids de la semelle est négligé

Cas n°1 : le poteau est centré 
La charge est uniformément répartie sur toute la surface ABCD,
la pression sur le sol est : 750 / 6 x 5 = 25 tonnes par m2, ou 2,5 kg/cm2, ce qui est une pression modérée.

Cas n°2 : le poteau a une excentricité de 1 mètre sur l'axe X-X'
La pression sur le sol est variable. Elle est nulle sur l'arrête CD et augmente jusqu'à 50 tonnes par m2, ou 5,0 kg/cm2, sur l'arrête AB, ce qui est une pression importante que seuls d'excellents terrains peuvent supporter.

Cas n°3 : le poteau a une excentricité de 2 mètres sur l'axe X-X'
La pression sur le sol est variable et ne s'applique que sur la moitié de la surface ABCD. Elle est nulle sur l'axe Y-Y' et augmente jusqu'à 100 tonnes par m2, ou 10,0 kg/cm2, sur l'arête AB, ce qui est inadmissible car les tassements qu'elle entraînerait seraient si importants qu'ils provoqueraient une fissuration quasi générale du bâtiment.

Cas n°4 : le poteau a 2 excentricités, une de 2 mètres sur l'axe X-X' et une de 50 cm parallèle à l'axe Y-Y'
La pression sur le sol est variable et s'applique sur une surface inférieure à la moitié de la surface ABCD. Elle est maximum au point A où elle atteint la valeur de 135 tonnes par m2, ou13,5 kg/cm2. Inutile de préciser que le bâtiment serait tout simplement instable.


Et pourtant.....


Pourtant nous travaillons si souvent en karaté selon le cas n°4 avec 2 excentricités : l'une verticale, vers le haut, et l'autre horizontale, soit à gauche soit à droite.
A des degrés divers selon les personnes bien entendu. Et c'est vrai pour tout, parades ou attaques.
Exemple : Oïe Zuki
- nous partons, puis frappons, avec le haut du corps; parfois les épaules "plongent" carrément en avant et en plus sont crispées.
- nous frappons avec un seul côté, celui du poing, en oubliant le hikité.
Bernard Mathieu : "Le corps ne doit pas suivre le poing; le corps doit lancer le poing".
Il nous faut mieux nous "centrer", travailler avec le hara (voit l'article du même nom dans la rubrique "Articles") : le bassin. C'est un bien joli mot, le même qu'en allemand : das Becken !
C'est effectivement dans ce bassin que se recueille notre énergie vitale et Graf Dürckheim, dans son fameux livre "HARA" l'appelle le "Centre Terre", symbole de la solidité. (voir le "HARA" dans la rubrique des articles).
Pour ceux qui veulent être tout à fait précis : les japonais appellent kikaï tanden, ou océan du ki, de l'énergie, le point situé trois doigts sous le nombril (le centre du cercle du fameux dessin de Léonard de Vinci) et un peu à l'intérieur du corps. Ce qui est très exactement..... notre centre de gravité naturel.

Il nous faut en karaté arriver à travailler de plus en plus à partir du hara, du kikaï tanden, pour s'approcher du cas n°1.
Pas d'excentricité vers le haut, pas d'excentricité gauche/droite. C'est une affaire de relâchement, de chaînes musculaires, mais aussi de calme intérieur.
Quand on trouve son centre c'est merveilleux, parce qu'on est en harmonie avec la nature, qu'on n'a besoin de beaucoup moins de force.... et que c'est plus efficace !



Je profite de ces propos pour les compléter par deux thèmes, pourtant centraux également, dont on parle rarement dans le monde des arts-martiaux.

Les émotions

Le mot émotion vient du latin exmovere : ex pour hors de, movere pour mouvoir.
Être ému c'est donc être mû à l'extérieur, hors du centre (ça rappelle nos fondations des cas 2,3 et 4 !).
Une fois l'émotion passée ne dit-on pas : "j'étais hors de moi" ?
A l'inverse, ne dit-on pas d'une personne parfaitement calme qu'elle est "bien centrée" ?
Parfois on dit aussi "bien posée" alors que "il ne pèse pas lourd" n'est pas un compliment, contrairement à "avoir des tripes".
Il y a aussi "être bien dans son assiette" qui vient de la bonne assisse du cavalier dans sa selle. Être bien dans son hara quoi !.

Quelle soit malheureuse ou heureuse, une émotion est une émotion : dans les deux cas on est arraché à son centre, on est emporté par elle, l'émotion devient notre maître, on devient aveugle, les "actions" ne sont plus que des réactions que pour sûr on regrettera plus tard. On est complètement subjectif. Elles sont un poison, je pèse mes mots.

Dans notre société de plus en plus infantile les émotions sont montrées sous un jour positif - ça fait très bien vendre - mais je dis et je suis loin d'être le seul : attention ! Nous aurions tout intérêt à faire un travail sur nous-même, aussi bien dans le dojo que dans la vie sur ce thème : il s'agit surtout de ne rien nier ou refouler de ce que nous ressentons, mais de raffiner patiemment nos émotions pour les transformer peu à peu en sentiment. Je fais là une distinction - arbitraire mais je l'assume - entre émotion et sentiment : les deux sont des fonctionnements du cœur mais l'émotion c'est la stupidité du cœur, à l'inverse le sentiment est l'intelligence du cœur.
Dans le sentiment on ressent dans son cœur d'une manière plus vaste, plus riche, plus complète, tout en restant parfaitement centré. On voit les choses comme elles sont, on est objectif. C'est tout à fait précieux en kumité (et dans la vie !) où nous avons à affronter toutes sortes de partenaires qui nous mettent face à nos peurs et parfois nous enlèvent nos moyens. Il nous faut évoluer vers une stabilité émotionnelle, éviter les excitations.
Je pense que c'est bien plus important encore que la technique.


La spiritualité


A ma connaissance, seuls les maîtres Gichin Funakoshi et Shigeru Egami on parlé de spiritualité.
Une spiritualité sans Dieu, comme dans le bouddhisme.
Kara c'est le vide, la vacuité, shunyata chez les bouddhistes; en Inde on dit purnam, le plein, pour la même chose;
pour zazen on parle de hishiryo : penser du tréfonds de la non-pensée.

Kara ce n'est pas le néant, c'est une absence..... et une présence.
"Moi" (avec mes cogitations -disons "habituelles") est absent, pourtant on est bien là, vigilant, "présent à soi-même", "ici et maintenant", instant après instant.
C'est l'attitude mentale de la méditation, personnellement c'est celle que je recherche en kumité : non pas "je regarde mon partenaire", mais : "mon partenaire est regardé". "Je" a disparu !

Cette attitude intérieure où l'on est en contact avec la profondeur de notre être - le cœur de notre être, ce qui est bien le centre profond - est incompatible avec les émotions (colères, peurs, jalousies, excitations, etc.) qui nous font remonter à la surface de nous-mêmes. Être présent à soi-même c'est être en contact avec le "monde du silence", le monde de paix qui est en chacun de nous et que chacun peut dé-couvrir.


Si, sur ces vastes sujets, vous avez des réserves ou des désaccords ça m’intéresse.
Amitiés,
Pierre

Commentaires